La leçon de Kuriyama Sensei


Kuriyama Sensei est en charge d'un des cours du mercredi soir au honbu dôjô Kyokushinkaikan. Cet entraînement est ouvert à tous les niveaux et, mercredi dernier, ceux ci s'étalaient de la ceinture blanche au nidan. Nous l'avons suivi et souhaitons partager avec vous une parenthèse de cinq minutes, au milieu du cours, décidée par le Sensei et pleine d'enseignements, du moins à notre humble avis. Mais parlons d'abord un peu du Kuriyama Sensei. Peu connu et d'ailleurs fort discret, ce yondan dispense donc le cours tous niveaux du mercredi soir. Frisant la soixantaine, il s'agit d'un homme d'un grand calme, intériorisé mais non dénué d'humour et sachant se montrer chaleureux. De prime abord on le croirait tout droit sorti d'une série télévisée sur les samurai. Grand avec un visage empreint d'une indéniable noblesse, quand on le voit se concentrer, immobile, on pourrait le prendre pour une statue de cire. Il émane du personnage une sorte d'harmonie intérieure assortie d'affabilité et de douceur. Durant l'entraînement on l'imagine toujours se focaliser sur quelque pensée personnelle mais, en fait, il voit tout et corrige les deshi dont il retient les noms dès les début du cours. Sa façon d'enseigner reste classique et bien dans la ligne de ce qui se pratique habituellement au honbu dôjô. Ayant déjà eu la chance de suivre son cours voici deux mois, pas de surprise à anticiper. Néanmoins, ce jour là, au beau milieu du cours, Kuriyama Sensei, à l'issue d'un exercice de kihon, nous fait aligner par ordre de grades et d'ancienneté puis assoir en seiza. Parlant lentement comme à son habitude, le Sensei nous dit vouloir expliquer la différence entre un club de sport et un "dôjô de budô". Voyant la difficulté à maintenir la position seiza de certains (oui, même les Japonais ont parfois du mal...), il nous fait assoir en demi lotus pour nous livrer ses pensées. Dès notre sortie du dôjô, dans le train, ayant couché par écrit ce que nous avions retenu des propos du Sensei, nous vous proposons de passer à la première personne du singulier afin de rester le plus fidèle à ces derniers. "Vous avez bien travaillé depuis le début du cours, autant les senpai que ceux qui portent des ceintures de couleurs. Vous avez transpiré en vous appliquant mais je voudrais que vous preniez conscience d'autres choses. Je parle d'un autre niveau. Quand nous pratiquions les kihon et idogeiko je vous ai vu faire des efforts et mettre force et conviction dans vos techniques. Néanmoins il faut s'impliquer sur le plan émotionnel, se libérer afin de passer à une autre étape. Au lieu d'enchaîner les techniques de façon mécanique, même avec force, il faut savoir dissocier chacune d'entre elles quand bien même vous seriez très puissant physiquement. C'est aussi le sens du terme "ichigeki". Vous ne courez pas un marathon sans compter vos foulées. Vous êtes dans lieu qui s'appelle undôjô de budô. Certains d'entre vous sont forts physiquement, vous êtes capables de mettre des adversaires KO et briser plusieurs planches lors du tameshiwari. Mais sachez que de nombreuses personnes en sont aussi capables, même sans pratiquer le karatedô. Si vous saisissez le sens de mes paroles aujourd'hui, si vous y réfléchissez, vous pourrez aller beaucoup plus loin. Vous casserez plus, vous serez encore plus forts en kumite mais, surtout, vous deviendrez plus puissant dans votre esprit. Alors seulement vous atteindrez un niveau exceptionnel en tant que combattant, ce qui reste le but du Kyokushin karate. Oyama Sôsai nous le répétait souvent et j'y pense encore. Comprenez bien que je parle ici de "combattants" pas de "compétiteurs". Nous nous trouvons dans un dôjô de budô, pas dans une salle de sport. Ceci induit une grande concentration dans chaque mouvement et chaque pensée. Faire du sport c'est très bien mais vous pouvez en faire n'importe où. Si vous voulez, entraînez vous au Ichigeki Plaza (salle de musculation high techappartenant au Kyokushinkaikan), vous progresserez physiquement et même mentalement. Mais, le dôjô est différent, vous y venez pour d'autres raisons. Vous vous devez d'être attentifs et vous impliquer dans chaque mouvement même quand la fatigue se fait sentir. C'est à ce prix que vous progresserez, selon vos possibilités et votre niveau. Au dôjô chaque geste est important, y compris lorsque vous saluez et nettoyez après les entraînements. La courtoisie n'est pas de façade mais réelle. Saluez vos senpai et kohai de façon sincère pas parce qu'on doit le faire. Quand on vous corrige essayez de comprendre et profitez de ce qu'on vous donne alors. Je sais que tout cela n'est pas très clair pour les débutants mais essayez d'y réfléchir. Les senpai doivent expliquer cela et faire comprendre le sens du dôjô. C'est leur responsabilité. Il ne s'agit pas d'idées religieuses mais de comprendre le fond du terme dôjô et tout ce qu'il représente. D'ici la fin du cours je vous demande une implication totale et, notamment, lors du dôjô kun qui n'est pas une simple récitation. Tout le monde peut l'apprendre mais il faut savoir le comprendre, et sentir ce qu'il veut dire. Quand vous êtes ici, éveillez au fait que vous vous trouvez dans un lieu particulier où vous pratiquez un budô, pas un sport. Le karatedô est avant tout unbudô, comme d'autres, mais pas un sport. A vous de faire en sorte de comprendre la différence..." Kuriyama Sensei nous a alors placés de nouveau en seiza afin d'entamer un mokusô de quelques minutes, au cours duquel nous devions intégrer ce qui venait d'être dit. L'entraînement reprit ensuite avec des élèves visiblement touchés par ce qu'ils avaient écouté. La ferveur et la volonté n'en étaient que plus évidente. Nous avons achevé les exercices par trois fois deux minutes de randori au cours desquelles il a fallu faire face à des kohai requinqués par les paroles du Senseiet bien décidés à prouver leur implication renouvelée. Dans le même ordre d'idée, le ménage fut réalisé avec beaucoup d'attention et de discipline, comme un kihon. Nous espérons que cet article aura su vous intéresser. Source: Karatejapon.net


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